Pourquoi Netflix marginalise Molotov dans le paysage audiovisuel français

Pourquoi Netflix marginalise Molotov dans le paysage audiovisuel français
Société

La confrontation entre Molotov TV et Netflix est souvent présentée comme une simple rivalité entre plateformes de streaming. Cette lecture est trompeuse. Il ne s’agit pas d’une compétition de catalogues, mais d’un affrontement entre deux modèles économiques radicalement différents. Molotov a été conçu comme une solution technologique pour moderniser l’accès à la télévision traditionnelle : un meilleur guide, une navigation fluide, l’enregistrement du direct, une logique d’agrégation. Netflix, dès l’origine, a poursuivi un objectif tout autre : devenir l’espace où l’on passe ses soirées. Cette différence structurelle explique pourquoi Netflix ne se contente pas de dépasser Molotov, mais rend progressivement son modèle périphérique.

Le fossé commence par les budgets. En 2025, Netflix consacre environ 18 milliards de dollars par an à la production et à l’acquisition de contenus, contre environ 16,2 milliards l’année précédente. Ces montants ne servent pas uniquement à financer des séries ou des films : ils achètent du temps d’attention. Netflix alimente en continu un flux de nouveautés qui crée des habitudes, des discussions, des réflexes d’ouverture quotidienne. Molotov, en tant qu’agrégateur, ne peut pas rivaliser sur ce terrain. Son atout est l’ergonomie, pas la création de désir culturel.

En France, cette asymétrie est particulièrement visible. Netflix compte environ 12,7 millions d’abonnés, ce qui en fait une norme de consommation audiovisuelle plutôt qu’un service parmi d’autres. Molotov revendique plus de 20 millions de comptes créés depuis son lancement, mais seulement quelques centaines de milliers d’abonnés payants. Cette différence n’est pas anecdotique : Netflix structure les usages de masse, Molotov répond à des besoins spécifiques. L’un capte le centre de gravité culturel, l’autre optimise une fonction.

Le tournant décisif pour Molotov ne vient pourtant pas seulement de cette disparité financière, mais de la guerre des droits qui a fragilisé sa promesse fondatrice. Le conflit judiciaire avec les grands groupes audiovisuels français, notamment TF1 et M6, a exposé la vulnérabilité du modèle d’agrégation. En 2022, la justice a contraint Molotov à cesser la diffusion des chaînes TF1 et à verser 8,5 millions d’euros de dommages. Lorsque ces chaînes sont revenues sur la plateforme, elles l’ont fait derrière un mur payant. Pour l’utilisateur, le message était clair : l’idée d’une télévision unifiée, simple et accessible venait de se fissurer. Là où Molotov promettait la fluidité, il offrait désormais des conditions, des exceptions et des arbitrages.

C’est dans ce contexte que le mouvement stratégique de Netflix prend toute sa portée. L’annonce de l’intégration des chaînes TF1 et du contenu TF1+ directement au sein de Netflix à partir de l’été 2026 marque une rupture historique. Netflix ne se positionne plus seulement comme une alternative à la télévision, mais comme un environnement capable d’absorber la télévision elle-même. Ironie du sort, c’est précisément cette ambition — réunir le linéaire et le streaming dans une interface unique — que Molotov poursuivait depuis des années, au prix de conflits juridiques et de négociations complexes. Netflix y parvient depuis une position de force, fort de sa base d’abonnés, de sa notoriété et de sa capacité financière à sécuriser des accords là où d’autres se heurtent aux tribunaux.

Le cadre réglementaire européen accentue encore ce déséquilibre. Les plateformes de streaming sont tenues d’investir une part significative de leur chiffre d’affaires dans la création locale et européenne, et Netflix s’y conforme à grande échelle. Ces investissements massifs transforment la plateforme en acteur intégré de l’écosystème audiovisuel européen. Elle n’est plus perçue comme un simple distributeur étranger, mais comme un partenaire structurel de la production. Molotov, à l’inverse, reste un intermédiaire, dépendant des équilibres et des rapports de force entre diffuseurs.

Ainsi, Netflix ne marginalise pas Molotov parce que son interface serait plus élégante ou ses séries plus populaires. Il le fait parce qu’il contrôle simultanément le contenu, l’habitude d’usage et désormais la distribution du linéaire. Molotov, lui, ne maîtrise qu’un seul niveau : l’expérience utilisateur. Dès lors que Netflix commence à jouer le rôle de hub audiovisuel global, l’espace stratégique de l’agrégateur se réduit.

Molotov n’est pas condamné à disparaître. Il conserve des atouts dans le direct, l’information, le sport et les partenariats techniques. Mais l’époque où il pouvait prétendre devenir le point d’entrée central de la télévision moderne touche à sa fin. Le marché a changé de logique. La question n’est plus de savoir comment regarder la télévision, mais où l’on passe son temps. Et sur ce terrain, Netflix n’est déjà plus une plateforme : c’est un environnement.