Qui gagne vraiment de l’argent à Roland-Garros

Qui gagne vraiment de l’argent à Roland-Garros
Tennis

Roland-Garros est souvent présenté comme un modèle de « sport propre ». Un tournoi public, ancré dans la tradition, géré par une fédération nationale, sans l’agressivité commerciale des ligues privées. Cette image rassurante fait partie de son capital symbolique. Pourtant, derrière cette façade élégante se cache l’une des machines financières les plus complexes du sport européen. Et c’est précisément cette complexité qui rend le système vulnérable.

La question n’est pas de savoir si Roland-Garros génère de l’argent. Il en génère énormément. La vraie question est de comprendre où se situent les zones de tension, là où la transparence devient floue et où les mécanismes de contrôle peinent à suivre la circulation réelle des flux.

Sur le papier, la structure est simple. Le tournoi appartient intégralement à la Fédération Française de Tennis. La FFT n’est pas une entreprise privée, mais une fédération sportive qui a pour mission de réinvestir les revenus de Roland-Garros dans le développement du tennis. Cet argument est régulièrement avancé pour écarter toute suspicion : l’argent ne disparaît pas, il retourne dans le système.

Mais les enquêtes menées ces dernières années montrent que les problèmes ne se situent pas nécessairement au niveau du budget global. Ils apparaissent plutôt dans les zones intermédiaires : la distribution, l’accès, les circuits de décision et les mécanismes de contrôle.

La zone la plus sensible reste celle des billets. Non pas parce qu’elle représente la principale source de revenus, mais parce qu’elle est la plus liquide et la plus symbolique. Un billet pour Roland-Garros est un objet de rareté, de prestige et de valeur immédiate. En 2016, le Parquet National Financier a ouvert une enquête préliminaire qui a conduit à des perquisitions au siège de la FFT et auprès de plusieurs responsables de la fédération de l’époque. Les soupçons portaient sur des pratiques de revente illégale et sur des systèmes de favoritisme dans l’attribution des billets.

Le mécanisme suspecté est à la fois simple et difficile à prouver. Une part importante des billets n’est pas mise en vente au public, mais attribuée via des quotas : partenaires, entreprises, institutions, invitations officielles. Sur le plan formel, ces quotas sont légaux. Le problème apparaît lorsque ces billets changent ensuite de mains, se retrouvent sur le marché secondaire ou sont utilisés comme monnaie d’échange informelle. Il ne s’agit pas nécessairement d’une « caisse noire » classique, mais d’un brouillage des responsabilités, où chacun respecte les règles en apparence, tandis que le système perd en lisibilité.

Il est important de préciser que l’enquête du PNF n’a pas débouché sur une condamnation retentissante. Certaines plaintes ont été classées, mais les investigations ouvertes en 2016 continuent de figurer dans les documents judiciaires et administratifs. C’est une situation fréquente dans les affaires financières complexes : l’absence de jugement définitif ne signifie pas l’absence de dysfonctionnements, mais plutôt la difficulté à établir des responsabilités individuelles dans un système fragmenté.

Une deuxième zone de risque concerne les infrastructures. Roland-Garros a connu ces dernières années une transformation majeure, avec la rénovation complète du site, la construction de nouveaux courts et l’installation de toitures rétractables. Tout projet de cette ampleur implique des appels d’offres, des contrats, des arbitrages politiques et économiques. Lorsque le maître d’ouvrage est une fédération liée à des collectivités publiques, les risques de conflits d’intérêts augmentent mécaniquement. Les enquêtes évoquent également des interrogations sur les conditions d’attribution de certains marchés, même si ces aspects restent largement absents du débat public, car plus techniques et moins visibles que la question des billets.

Un troisième élément, plus discret mais structurel, concerne l’écart entre la comptabilité officielle et la réalité opérationnelle. La FFT publie des rapports financiers, et les instances de contrôle françaises ont, à plusieurs reprises, souligné la hausse des coûts de fonctionnement et la nécessité d’un encadrement plus strict des dépenses. Il ne s’agit pas d’accusations de détournement, mais d’un constat récurrent dans les grandes organisations sportives : lorsque les revenus augmentent rapidement, les mécanismes de contrôle peinent à suivre. L’argent ne disparaît pas, mais il devient moins traçable, absorbé par des frais de gestion, des prestations externes et des chaînes de sous-traitance complexes.

Pourquoi ces affaires n’ont-elles pas fragilisé Roland-Garros ? Parce que le tournoi est profondément intégré au système sportif et institutionnel. Il ne dépend pas d’un investisseur unique, ne repose pas sur des financements spéculatifs et bénéficie de revenus stables issus des droits télévisés et de partenariats de long terme. Cette solidité financière crée une forme d’inertie. Tant que les flux restent abondants, la pression pour une transparence totale reste limitée.

Il est essentiel de rester précis sur les faits. À ce jour, aucune décision judiciaire n’a établi l’existence d’un détournement systémique des fonds de Roland-Garros. En revanche, il existe des enquêtes documentées, des perquisitions, des signalements et des critiques officielles sur la gouvernance et les mécanismes de contrôle. Les mêmes thèmes reviennent régulièrement : billets, accès, distribution, contrats, opacité relative.

Roland-Garros n’est pas un cas isolé. Des situations comparables existent dans tous les grands événements sportifs internationaux. Sa particularité tient à son image. Pendant longtemps, le tournoi a cultivé celle d’une exception vertueuse, où la tradition et l’intérêt général primaient sur la logique commerciale. C’est précisément cette image qui rend chaque zone d’ombre plus visible et plus dérangeante.

Au fond, la question centrale n’est pas de savoir si l’on « vole » à Roland-Garros. Elle est de comprendre si un système construit autour d’un événement extrêmement rentable est capable de s’auto-surveiller efficacement. Tant que les revenus continueront d’affluer et que les enquêtes resteront sans conclusion définitive, cette question demeurera ouverte. Et c’est elle qui fait de Roland-Garros non seulement un objet sportif, mais aussi un sujet économique et politique à part entière.