Le cinéma pour les absentsQuand Hollywood s’adapte à un spectateur qui ne regarde plus.

Le cinéma pour les absentsQuand Hollywood s’adapte à un spectateur qui ne regarde plus.
Films en Streaming

Il y a aujourd’hui un moment précis où le cinéma retient son souffle.
Ce n’est pas une scène clé, ni un retournement de scénario, ni même le générique de fin. C’est ce court instant où le curseur flotte au-dessus du bouton « Next episode ». Une seconde de suspension. Rester ou partir. Continuer ou abandonner. C’est là, désormais, que se décide le sort d’une histoire.

Cette réalité, rarement formulée aussi frontalement, a été exposée presque par accident lorsque Matt Damon l’a évoquée dans un podcast. Sans dramatiser, sans posture idéologique, il a simplement décrit un fait devenu banal dans l’industrie : aujourd’hui, un scénario doit rappeler son intrigue plusieurs fois au cours d’un même film. Non par manque de talent, mais parce que le spectateur perd le fil. Pas le sens — l’attention.

Le cinéma ne s’est pas appauvri. L’attention s’est fragmentée.

Il est tentant d’accuser le streaming d’avoir « rendu le cinéma idiot ». Cette explication est confortable, presque élégante. Elle évite de regarder ailleurs. Pourtant, la vérité est plus inconfortable : l’industrie ne s’est pas aplatie par elle-même. Elle s’est adaptée.

Les algorithmes n’abrutissent pas le public. Ils l’observent. Ils mesurent comment les films sont regardés : par fragments, entre deux notifications, avec un téléphone à la main, dans un état de distraction permanente. Les études sur l’attention le confirment depuis des années : le multitâche réduit la capacité à maintenir des chaînes narratives longues, affaiblit la mémoire contextuelle et favorise des contenus auto-suffisants, immédiatement lisibles.

Le cinéma classique reposait sur un pacte tacite : le spectateur suivait, reliait, déduisait. Ce pacte s’est rompu. Aujourd’hui, si le fil narratif se casse, il n’est pas repris. Il est abandonné. Le film n’est plus interrompu — il est quitté.

C’est pourquoi les dialogues expliquent ce qui était autrefois montré. Pourquoi les motivations sont répétées. Pourquoi le silence est devenu risqué. Non par mépris du public, mais par peur de le perdre.

Idiocracy n’est plus une blague

En 2006, le film Idiocracy était perçu comme une satire absurde. Une société future où l’intelligence est marginalisée, le langage simplifié, la culture réduite à des réflexes. Le héros n’est pas un génie : il est simplement le moins stupide dans un monde qui a cessé de valoriser la pensée.

À l’époque, on riait.
Aujourd’hui, on grimace.

Il ne s’agit pas d’un appauvrissement biologique de l’humanité, mais d’un glissement culturel. La complexité est devenue fatigante. La pause, suspecte. L’implicite, dangereux. Une société qui n’encourage plus l’effort intellectuel finit par produire une culture qui n’en demande plus.

Le cinéma, forme populaire par excellence, en est le miroir le plus immédiat.

Des films conçus pour ne pas perdre le spectateur

Cette logique ne naît pas dans les studios, mais dans les salons.
Ce déplacement du regard — de l’industrie vers le spectateur — est développé plus loin dans l’analyse
Le spectateur manquant : ce que le cinéma a compris avant nous.

Prenons The Electric State, l’un des projets les plus coûteux de Netflix ces dernières années. Son budget est estimé autour de 300 millions de dollars, un niveau comparable aux plus grandes productions hollywoodiennes. Visuellement riche, porté par des stars, le film a pourtant été largement critiqué pour sa vacuité narrative.

Pourquoi ? Parce que l’histoire ne progresse pas — elle se réexplique. Les personnages commentent ce que le spectateur voit déjà, comme si le film craignait qu’un instant d’inattention suffise à faire tout s’effondrer. Résultat : une œuvre parfaitement consommable en arrière-plan, mais frustrante pour quiconque cherche autre chose qu’un flux narratif simplifié.

Ce n’est pas un accident. C’est un produit parfaitement aligné avec son environnement.

L’économie a verrouillé le système

Le modèle économique du streaming n’a pas créé cette mutation, il l’a rendue irréversible.

Netflix finance ses films par des paiements immédiats. Un contrat. Un chèque. Le budget moyen d’un film original oscille entre 50 et 100 millions de dollars, les projets majeurs atteignent 150 à 200 millions. Les acteurs de premier plan perçoivent 10 à 25 millions en amont, les studios et équipements coûtent des millions par semaine, le marketing ajoute encore des dizaines de millions.

Ces sommes ne doivent pas être justifiées par une longévité culturelle, mais par une seule métrique : la rétention. Ici et maintenant.

Autrefois, un film pouvait échouer au box-office et trouver sa vie ailleurs, plus tard. Il existait une seconde chance, un temps long. Aujourd’hui, ce temps n’existe plus. Si le spectateur ne reste pas, le projet est jugé inefficace. Pas raté — inefficace.

Dans ce cadre, la complexité devient un risque financier.


Un cinéma pour la majorité — et contre les autres

Il faut le dire sans détour : ce cinéma fonctionne pour un spectateur fatigué, distrait, qui consomme les images comme un bruit de fond. Il fonctionne beaucoup moins pour ceux qui veulent penser, relier, interpréter. Pour ceux-là, les rappels incessants deviennent insultants. Non parce qu’ils sont stupides, mais parce qu’ils sont attentifs.

Le marché ne s’adresse pas à cette minorité. Il ne le peut pas. La masse est plus rentable. Et ainsi, le cinéma s’adapte non au meilleur de son public, mais au plus nombreux.

Comme dans Idiocracy, les décisions ne sont plus prises par raison, mais par habitude. Pas par exigence, mais par confort.

Ce qui est réellement en jeu

Le vrai danger n’est pas que le cinéma change. Il a toujours changé. Le danger est que nous commencions à trouver cela normal. Que l’explication permanente ne nous gêne plus. Que le silence nous mette mal à l’aise. Que la profondeur paraisse superflue.

Le cinéma ne fait que refléter notre état collectif : fatigué, fragmenté, impatient. Les algorithmes ne sont pas des ennemis de la culture. Ils sont ses chroniqueurs les plus honnêtes.

Il n’y a pas de solution magique. Pas de retour en arrière. Mais il y a un choix : soutenir des œuvres qui demandent de l’attention, accepter que la profondeur exige un effort, refuser l’idée que tout doit être immédiatement digeste.

Car le curseur au-dessus de « Next episode » ne concerne pas seulement le cinéma.
Il révèle le type de spectateur que nous acceptons de devenir.