The Rip ou la fatigue du muscle narratif

The Rip ou la fatigue du muscle narratif
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Il existe aujourd’hui un type de film que l’on reconnaît en quelques minutes. Pas parce qu’il est mauvais. Mais parce qu’il est immédiatement lisible. The Rip appartient à cette catégorie précise du cinéma contemporain : un film parfaitement conscient de sa fonction, de son public et de son environnement de diffusion. Un thriller qui ne cherche ni à surprendre radicalement, ni à déranger, mais à fonctionner — efficacement, proprement, sans débordement.

Réalisé par Joe Carnahan et porté par le duo historique Ben Affleck et Matt Damon, The Rip se déroule à Miami, décor classique et presque ironique pour une histoire de loyauté, d’argent et de fractures morales. Deux policiers découvrent une somme d’argent lors d’une opération. À partir de là, tout devient prévisible — mais pas forcément inintéressant.

Le film affiche d’emblée son intention : aller vite, maintenir la tension, occuper l’attention. Rien n’est dissimulé, rien n’est retardé. Les scènes sont courtes, les dialogues calibrés pour l’efficacité, la caméra constamment en mouvement mais sans prise de risque formelle. Il ne s’agit pas d’un cinéma du regard ou de la contemplation, mais d’un cinéma de propulsion. Chaque plan existe pour relancer la mécanique narrative.

Dans The Rip, rien ne traîne. Et c’est précisément là que se situe à la fois sa force et sa limite.

Le scénario repose sur une structure familière : l’argent apparaît, et avec lui la fissure morale. Mais ici, cette fissure n’est ni progressive ni intérieure. Elle est presque instantanée. Le film semble refuser l’idée même d’un dilemme prolongé. Les personnages ne prennent pas le temps de douter ; ils réagissent. La chute n’est pas observée, elle est exécutée. Le récit ne s’attarde jamais sur les conséquences psychologiques des choix. Il avance, comme si réfléchir trop longtemps risquait de briser son rythme.

Ce que The Rip illustre avant tout, c’est le retour assumé d’un sous-genre longtemps mis en retrait : le thriller masculin centré sur la camaraderie, la loyauté conditionnelle et la violence latente. L’amitié entre les deux protagonistes n’est jamais idéalisée. Elle est fonctionnelle, presque contractuelle. Elle existe tant qu’elle sert l’action.

Ben Affleck et Matt Damon n’essaient pas de rejouer la charge émotionnelle de leurs collaborations passées. Leur jeu est plus sec, plus fatigué. Ils incarnent des hommes qui ont déjà traversé trop de conflits pour croire encore aux grands discours. Ce sont des figures professionnelles, adaptées à un monde qui ne récompense ni la vertu ni la nuance. Ce choix s’accorde parfaitement avec l’esthétique générale du film, qui n’est ni nostalgique ni réellement critique. The Rip ne célèbre pas la fraternité masculine ; il l’utilise comme moteur dramatique.

Le décor de Miami participe à cette logique. Habituellement associée au luxe, à l’excès et à une certaine sensualité, la ville est ici réduite à une fonction. Peu de cartes postales, peu de glamour. La chaleur est présente, mais sans séduction. Miami devient un espace abstrait, presque interchangeable, un cadre immédiatement reconnaissable mais volontairement vidé de sa singularité. Elle sert à rappeler que tout brûle vite — les relations comme les illusions.

Contrairement à de nombreux thrillers contemporains, le film ne cherche pas à commenter ce qu’il montre. Il n’y a pas de discours explicite sur la corruption, la police ou le capitalisme. Le récit observe, puis avance. Cette absence de commentaire peut frustrer, mais elle révèle une posture claire : le film refuse l’analyse au profit de l’impact immédiat. Il ne cherche pas à expliquer le monde, mais à le reproduire à vitesse accélérée.

Les choix moraux sont traités comme des réflexes, non comme des débats. La loyauté devient une variable instable. L’éthique, un luxe que le récit ne s’accorde pas. Tout est ramené à l’action, à la réaction, à la nécessité de continuer.

Au-delà de son intrigue policière, The Rip raconte autre chose, presque malgré lui : la transformation du cinéma en produit d’attention. Le film est conçu pour être regardé sans pause, sans décrochement, mais aussi sans véritable attachement durable. Il ne cherche pas à rester en mémoire. Il cherche à passer sans accroc.

Chaque scène doit justifier sa présence par un stimulus clair : tension, conflit, menace. Il n’y a pas de silence inutile, pas de respiration gratuite. Le film semble pensé pour ce moment précis où le spectateur hésite entre continuer… ou lancer autre chose.

Les performances d’Affleck et Damon sont solides, maîtrisées, presque distantes. Aucun débordement émotionnel, aucune vulnérabilité prolongée. Le film ne leur demande pas d’explorer leurs personnages en profondeur, mais d’être crédibles dans l’action. Et ils le sont. Pourtant, cette efficacité laisse une impression étrange : celle de voir deux acteurs conscients du dispositif, jouant moins des personnages que des fonctions narratives clairement définies. Le policier loyal. Le policier tenté. L’ami. Le rival.

Il serait injuste de reprocher à The Rip ce qu’il ne prétend jamais être. Ce n’est ni un film d’auteur déguisé, ni une critique sociale ambitieuse, ni une expérience formelle. C’est un thriller efficace, tendu, pensé pour un environnement où la rétention prime sur la réflexion. Et dans ce cadre précis, il remplit parfaitement sa mission.

Mais il laisse aussi une sensation persistante : celle d’un cinéma qui a renoncé à durer. Un cinéma qui accepte d’être consommé, puis oublié. The Rip n’est ni un échec ni une révélation. C’est un symptôme. Celui d’un cinéma contemporain parfaitement adapté à l’écosystème du streaming, mais de plus en plus détaché de l’idée de transformation durable du spectateur. Bien exécuté. Bien joué. Bien rythmé. Et profondément éphémère.